Un bénéfice de 2,8 milliards de GNF en 2024, une perte de 100,68 milliards en 2025. Le procureur spécial près la CRIEF, Alphonse Charles Wright, demande à l’ORDEF de fouiller les comptes, les marchés et les magasins de la PCG-SA.
C’est le journaliste Louis De Funès Diallo, très au fait des dossiers de la CRIEF, qui révèle l’existence de cette instruction datée du 14 octobre 2026. Selon ses informations, le procureur spécial s’appuie sur une dénonciation de l’Agence nationale de lutte contre la corruption et de promotion de la bonne gouvernance (ANLC-PBG). Il charge le directeur central de l’ORDEF d’approfondir les investigations sur la société publique qui approvisionne l’État en médicaments.
Un exercice 2025 qui a fait basculer les comptes
Créée en 2020, la PCG-SA avait vu son bénéfice net passer de 933 millions de GNF en 2021 à 7,6 milliards en 2023, avant de retomber à 2,8 milliards en 2024. L’année 2025 rompt avec cette trajectoire : la société affiche une perte de 100,68 milliards de GNF.
Le rapport de gestion cité dans l’instruction avance deux causes : une marge commerciale « devenue négative », à 62,23 milliards de GNF, et la péremption ou la détérioration de lourds stocks de médicaments. Dans le même temps, la société aurait vu son capital social, évalué à 277,42 milliards de GNF, libéré en totalité.
Des médicaments périmés estimés à plus de 85 milliards
L’inventaire mené par l’ANLC-PBG du 15 février au 17 mars 2026 chiffre les stocks périmés ou détériorés à 85,67 milliards de GNF au prix de vente. Le rapport de gestion, lui, retient 47,3 milliards. Cet écart de valorisation reste inexpliqué, et les enquêteurs devront le faire parler.
La kétamine pèse à elle seule 24,15 milliards de GNF, soit 28,2 % des pertes recensées. Les antibiotiques et les produits cardiovasculaires sont aussi touchés. L’instruction relève par ailleurs des livraisons de kétamine en ampoules au lieu des flacons prévus, du diazépam injectable sous-dosé et des solutés mal conditionnés.
Cinq fournisseurs dans le viseur
Les livraisons périmées se concentrent sur cinq entreprises : Kinapharma, Pharmanova, Nazounki, Entrance et Medinex. Elles remonteraient surtout à 2022-2023. Le procureur spécial veut savoir comment ces marchés ont été attribués, quelles quantités ont été commandées et reçues, et pourquoi certains lots sont arrivés à péremption. Il demande aussi de vérifier si la mise en concurrence et les autorisations administratives ont été respectées.
Marchés de gré à gré, entrepôt de Boké, virement de 75 milliards
Entre 2021 et 2022, la PCG-SA aurait recouru de façon systématique au gré à gré pour acheter médicaments et dispositifs médicaux à une quinzaine de fournisseurs. Selon l’instruction, ces marchés auraient été conclus sans consultation d’au moins trois candidats et sans autorisation préalable du ministre des Finances.
Un accord-cadre de décembre 2022 est également examiné : il aurait conduit à la réception de produits don’t la durée de vie restante était trop courte au regard du seuil réglementaire. Les enquêteurs doivent aussi contrôler un marché de construction et de rénovation d’un entrepôt à Boké, d’environ 8,9 milliards de GNF, soupçonné de surfacturation. Dernier point : un virement de 75 milliards de GNF du ministère de la Santé pour des kits sanitaires, sans expression de besoins régulière, selon les constats rapportés.
Les directeurs généraux et leurs pharmacies privées
Le document affirme que les directeurs généraux successifs de la PCG-SA auraient possédé des pharmacies privées concurrentes pendant leur mandat. Les enquêteurs doivent identifier ces officines, détenues directement ou non par d’anciens et actuels dirigeants, puis vérifier si elles ont profité d’achats groupés, de tarifs préférentiels ou d’autres avantages auprès de fournisseurs aussi sollicités par la Pharmacie centrale.
Des magasins mal tenus, des stocks introuvables
L’ANLC-PBG a relevé des écarts entre les numéros de lots constatés sur place et ceux des documents théoriques, ainsi que des fiches de stock manquantes à Manéah. Des transferts entre agences régionales figurent dans le système informatique sans les bons physiques signés. Dans plusieurs sites, produits périmés et médicaments valides auraient partagé les mêmes magasins. À Manéah, des stocks périmés auraient attendu leur incinération à l’air libre, sous la pluie.
L’instruction pointe aussi l’absence de cartographie des risques et l’arrivée tardive de l’auditeur interne, entré en fonction le 15 janvier 2026, après la clôture de l’exercice concerné.
L’État, premier débiteur, et des fournisseurs payés au bout de trois ans
La créance sur le seul ministère de la Santé atteint 46,6 milliards de GNF, soit 53 % des créances clients. Le délai moyen de paiement des fournisseurs aurait dépassé 1 000 jours en 2025, contre 567 en 2024.
Les enquêteurs devront aussi se pencher sur une augmentation de capital de 43,9 milliards de GNF, une avance de 8,83 milliards pour la construction de l’agence régionale de N’Zérékoré et l’usage des fonds d’exploitation de 2025.
Ce que l’ORDEF doit faire
Il lui est demandé d’examiner les contrats, bons de commande, procès-verbaux de réception, fiches de quantification des besoins, documents comptables et procès-verbaux du conseil d’administration. Il devra confronter les registres de stocks aux produits recensés sur place et auditionner formellement les responsables. L’ANLC-PBG a déjà entendu plusieurs responsables des achats, des stocks et de l’assurance qualité, des chefs d’agences régionales et des directeurs généraux en poste depuis 2020. Ces auditions doivent être complétées par des actes d’enquête judiciaire.
La question centrale : les pertes viennent-elles de défaillances de gestion, ou de faits pénaux comme le détournement de deniers publics, la corruption, le favoritisme ou le faux en écriture publique ? À ce stade, rappelle l’instruction, les éléments présentés sont des « constats et des soupçons à vérifier ».
AOD




