L’économie numérique progresse à grande vitesse en Afrique de l’Ouest, mais la fiscalité peine encore à suivre. C’est le constat sans détour qui s’est imposé lors de la première phase de la Master Class régionale sur la fiscalité de l’économie numérique, organisée par le West African Tax Administration Forum (WATAF/FATAF) en partenariat avec la  African Capacity Building Foundation (ACBF).

Tenue en ligne le 25 février, cette session de haut niveau a rassemblé plus d’une centaine de commissaires généraux des impôts, hauts responsables fiscaux, décideurs publics et experts techniques issus de l’ensemble de la sous-région. Une seconde étape, plus opérationnelle, est attendue en mai 2026 avec une formation technique en présentiel de trois jours.

Un paradoxe africain mis à nu

Moment fort de cette rencontre virtuelle : l’intervention de Lyla Latif, juriste spécialisée en finances publiques et gouvernance technologique. Dans une présentation très suivie, elle a décortiqué les mécanismes de ce qu’elle appelle « l’anatomie des revenus numériques ».

Selon les chiffres présentés, l’Afrique a généré près de 180 milliards de dollars d’activité numérique en 2023, avec plus de 1 100 milliards de dollars de transactions d’argent mobile, portées par plus de 416 millions d’utilisateurs. Pourtant, ces flux colossaux n’ont presque rien rapporté aux États en matière de fiscalité numérique. « La consommation est là. Les revenus ne le sont pas », a résumé la spécialiste, pointant un déséquilibre structurel profond.

Elle a décrit une économie numérique largement invisible pour les administrations fiscales : publicité en ligne automatisée, abonnements cloud transfrontaliers, courtage de données, services d’intelligence artificielle, logiciels en mode SaaS ou encore exploitation de données locales sans contrepartie fiscale.

« Les bénéfices existent, mais les administrations fiscales n’en voient pas la couleur », a-t-elle alerté, évoquant des failles en matière de compétences, d’outils technologiques et de cadres juridiques.

Des pistes claires pour reprendre la main

Face à ce diagnostic, Dr Latif a plaidé pour des mesures immédiates. Elle a appelé les États ouest-africains à adopter des taxes sur les services numériques (DST) ou des régimes de présence économique significative (SEP), couvrant notamment le cloud, l’IA et les données, aujourd’hui hors radar fiscal.

Au niveau régional, elle a insisté sur la nécessité pour les pays membres de la CEDEAO d’harmoniser leurs législations afin de parler d’une seule voix, éviter la fragmentation juridique et renforcer leur poids dans les négociations internationales.

WATAF : la souveraineté fiscale en jeu

Prenant la parole au nom des administrations fiscales de la région, Jules Tapsoba, secrétaire exécutif de la WATAF, a rappelé que la transformation numérique n’est plus un choix.

« Pour l’Afrique, c’est une question de souveraineté fiscale. Si nos systèmes n’évoluent pas, notre assiette fiscale continuera de s’éroder », a-t-il averti.

Il a présenté cette Master Class comme un levier stratégique pour aider les États à adapter leurs outils, moderniser leurs administrations et bâtir des réponses coordonnées face aux défis posés par l’économie des plateformes.

ACBF : repenser des systèmes dépassés

Même son de cloche du côté de l’ACBF. Rudolphe Blance, s’exprimant au nom du Secrétariat, a souligné que la fiscalité numérique figure parmi les chantiers les plus complexes des réformes des finances publiques.

« Nos systèmes fiscaux ont été conçus autour de la présence physique. Il est temps de les repenser pour capter la valeur créée en ligne », a-t-il déclaré, estimant que le numérique représente déjà environ 5 % du PIB africain, avec une croissance rapide à venir.

De la réflexion à l’action

Après cette phase stratégique, la session en présentiel prévue en mai 2026 devra passer à l’opérationnel : élaboration de textes harmonisés, modèles de conformité, stratégies d’audit et mécanismes régionaux adaptés aux transactions numériques transfrontalières.

À mesure que l’empreinte numérique de l’Afrique de l’Ouest s’élargit, cette Master Class marque un tournant : celui d’une prise de conscience collective et d’une volonté affichée de ne plus laisser la valeur créée en ligne échapper aux finances publiques.

AAS