La logique voudrait que nous nous placions face à un miroir pour soigner les signes détestables sur notre corps, ceux qui ne nous plaisent pas et ne plaisent à personne. Refuser ce face-à-face, c’est accepter que la gangrène progresse.

Cette réalité m’interpelle profondément. Mes études seraient inutiles si je laissais le paradoxe déchirer ma ville sans réagir. Quand tout semble normal, les décisions sont rapides et le silence devient un refuge confortable, presque apaisant. Mais lorsque l’anormal s’impose, lorsque les revendications, gestuelles ou verbales, éclatent, elles deviennent longues, confuses, profondes comme la mer Rouge. Je ne le souhaite pas, mais ce que nous vivons aujourd’hui ressemble dangereusement à une bombe à retardement.
Siguiri, écoute ton fils. Cette tribune est une interpellation sincère, directe, sans détour. Oui, il le faut. Car je saigne à l’idée de voir des citoyens périr simplement pour avoir tenté de freiner la déstabilisation abusive de leurs terres.
Je nomme donc l’indicible qui continue de guillotiner la mine de Siguiri dans toute sa dimension géographique :
Siguiri, l’or et le prix du silence.

Un territoire aurifère, un avenir fragilisé
Située en Haute-Guinée, à la frontière du Mali, Siguiri repose sur l’un des sous-sols les plus riches en or d’Afrique de l’Ouest. Depuis des décennies, ce métal précieux incarne l’espoir, la survie économique, parfois l’ascension sociale. Mais derrière l’éclat de l’or se cache une autre réalité : une exploitation abusive qui érode les terres, empoisonne les eaux, fragilise les corps et hypothèque l’avenir collectif.
Cette chronique ne cherche ni coupable unique ni bouc émissaire. À Siguiri, la responsabilité est partagée entre des autorités souvent défaillantes et des citoyens contraints, parfois complices malgré eux, d’un système destructeur.
Un paysage creusé jusqu’à l’os
Le visage de Siguiri a changé. Collines éventrées, forêts déboisées, cratères béants abandonnés après extraction. L’orpaillage artisanal, pratiqué à grande échelle, s’est intensifié au fil des crises économiques. À cela s’ajoutent les activités industrielles de grandes compagnies, connues de tous, visibles à ciel ouvert.
Sur le papier, l’exploitation industrielle est encadrée par des conventions minières, des études d’impact environnemental et des cahiers de charges. Mais sur le terrain, le contrôle demeure insuffisant. Quant à l’orpaillage artisanal, il échappe largement aux normes : extraction anarchique, usage massif du mercure, absence quasi totale de réhabilitation des sites.
Le résultat est sans appel : des sols appauvris, des terres agricoles englouties, des zones boisées en recul. En saison des pluies, les cratères abandonnés se transforment en pièges mortels.

Eau empoisonnée, santé sacrifiée
Le mercure est au cœur du drame sanitaire. Manipulé à mains nues, chauffé à ciel ouvert, inhalé sans protection, il pénètre les poumons, attaque le système nerveux et s’accumule durablement dans l’organisme.
Les affluents du fleuve Niger, qui traversent la préfecture, sont contaminés. L’eau devient impropre à la consommation. Les poissons disparaissent ou deviennent dangereux à consommer.
Les centres de santé rapportent des cas récurrents de maladies respiratoires, de troubles neurologiques et d’affections dermatologiques. Pourtant, les études épidémiologiques systématiques font défaut. Le lien entre exploitation aurifère et pathologies reste peu documenté officiellement, mais il est visible empiriquement.
L’illusion de la richesse
Oui, lorsque Siguiri vacille, c’est toute la Guinée qui souffre. Aucun citoyen ne devrait être enterré pour avoir simplement cherché à survivre. Il faut battre le fer pendant qu’il est encore chaud.
À court terme, l’or fait vivre : il paie les frais scolaires, nourrit les familles, finance des constructions. Dans une région aux alternatives économiques limitées, l’orpaillage apparaît comme la seule voie rapide d’ascension sociale. Mais cette économie est fragile, dépendante du cours mondial de l’or, des tensions sécuritaires régionales et de décisions administratives souvent brutales.
Comment expliquer que sociétés minières et autorités territoriales n’aient pas permis la mise en place d’infrastructures durables ni d’industries locales de transformation significatives ? La réalité est crue : la manne aurifère quitte la région plus vite qu’elle n’y investit. Routes dégradées, accès limité à l’eau potable, services publics sous-financés. L’or enrichit certains, mais ne structure pas un développement équilibré.
Responsabilités partagées
Les autorités locales et nationales portent une lourde responsabilité : contrôle insuffisant, transparence défaillante, absence de planification pour l’après-or. Les normes existent, mais leur application reste lacunaire. Les inspections sont rares, les sanctions peu dissuasives.
Mais accuser uniquement l’État serait trop facile. De nombreux citoyens participent à l’orpaillage illégal ou non régulé. Les dangers du mercure sont connus, pourtant son usage persiste. Des terres agricoles sont détruites, des enfants parfois impliqués, des chefs communautaires ferment les yeux, séduits par les gains immédiats.
La pauvreté explique, mais ne justifie pas tout. Une communauté conserve un pouvoir d’action : refuser certaines pratiques, exiger des comptes, protéger ses ressources communes.
Un avenir suspendu
Siguiri est à la croisée des chemins. Si l’exploitation abusive se poursuit sans régulation stricte ni diversification économique, la région risque de léguer :
- des terres stériles
- des nappes phréatiques contaminées
- une population affaiblie
- une économie dépendante et vulnérable
L’or, ressource non renouvelable, aura laissé derrière lui un territoire appauvri.
La solution ne peut être unilatérale. Elle exige un encadrement rigoureux de l’orpaillage, des contrôles environnementaux indépendants, une transparence totale des revenus miniers, des programmes de reconversion économique et une sensibilisation massive aux risques sanitaires du mercure.
Partager la faute, partager la solution
À Siguiri, l’or n’est pas qu’une question économique. C’est une question morale, politique et générationnelle.
Les autorités doivent réguler et protéger.
Les citoyens doivent exiger, surveiller et changer certaines pratiques.
Blâmer un seul camp serait un mensonge confortable. Je m’y refuse, par amour pour ma préfecture. La vérité est plus exigeante : la destruction actuelle est le produit d’un système où chacun participe, par action, par inaction ou par résignation.
L’or brille, certes. Mais à Siguiri, il éclaire aussi nos responsabilités partagées.
Ne cédons pas au luxe trompeur des dérives d’aujourd’hui, au risque de priver nos enfants de toute branche sur laquelle s’asseoir demain.
Sauvons-les avant qu’ils ne soient en âge de regretter notre silence.
Mamadi Bérété Journaliste éditorialiste




