Les opérations de déguerpissement désignent l’ensemble des actions administratives et coercitives par lesquelles l’autorité publique procède à la libération d’espaces illégalement occupés, qu’il s’agisse du domaine public, des emprises routières, des zones à risque ou des sites à vocation environnementale. Elles visent, en principe, à restaurer l’ordre urbain, à garantir la sécurité des personnes et des biens, et à préserver l’environnement face à l’expansion des constructions anarchiques, des encombrants physiques et des installations désordonnées du commerce informel occupant les artères publiques.

À Conakry et dans ses périphéries, ces opérations, entamées en marge de la cérémonie d’investiture du Président de la République, le Général Mamadi Doumbouya, s’inscrivent dans un contexte marqué par une urbanisation rapide, faiblement régulée, où l’occupation spontanée de l’espace public est devenue, au fil des décennies, un mode d’adaptation socio-économique face à l’insuffisance de planification urbaine.

C’est dans cette perspective que s’impose la problématique suivante : comment les opérations de déguerpissement à Conakry et dans ses périphéries peuvent-elles dépasser leur caractère ponctuel et coercitif pour s’inscrire dans une stratégie durable de gouvernance urbaine, conciliant protection de l’environnement, ordre public et prise en compte des réalités socio-économiques des occupants informels ?

I. Les opérations de déguerpissement comme instrument de régulation urbaine et de protection de l’environnement

A. Un impératif environnemental et sécuritaire face à l’occupation anarchique de l’espace public

La prolifération des constructions illégales et des commerces informels non structurés sur les voies publiques, les caniveaux, les zones marécageuses ou les réserves foncières constitue une menace directe pour l’environnement urbain. Elle entrave la circulation, favorise l’insalubrité, accentue les risques d’inondation et compromet durablement la qualité du cadre de vie.

Dans ce contexte, les opérations de déguerpissement apparaissent comme un outil de régulation des déséquilibres urbains, permettant de libérer les emprises publiques, de restaurer les réseaux d’assainissement et de rétablir la fonctionnalité des infrastructures.

L’expérience rwandaise est à cet égard illustrative : à Kigali, la fermeté des autorités dans la libération des zones interdites, combinée à une politique stricte d’urbanisme, a permis de faire émerger une ville plus ordonnée, propre et résiliente face aux aléas climatiques.

B. Des effets positifs immédiats mais structurellement fragiles

Si les effets immédiats des déguerpissements sont souvent visibles – fluidité du trafic, amélioration de la salubrité, dégagement des voies – leur durabilité reste problématique. En l’absence d’un plan cohérent, coordonné et pragmatique, les espaces libérés sont fréquemment réoccupés, parfois quelques semaines seulement après les opérations.

Cette dynamique de retour des occupants, largement observée sous les régimes antérieurs en Guinée, révèle une limite majeure : le déguerpissement, lorsqu’il est conçu comme une fin en soi, ne traite que les symptômes, sans s’attaquer aux causes profondes que sont la précarité économique, l’informalité structurelle et l’insuffisance d’alternatives viables.

II. Pour une stratégie durable : du déguerpissement coercitif à la gouvernance urbaine intégrée

A. La nécessité d’une approche anticipative et inclusive

La durabilité des opérations de déguerpissement suppose, en amont, une campagne soutenue de sensibilisation des populations concernées. Informer, expliquer les enjeux environnementaux, sanitaires et sécuritaires permet de réduire la conflictualité et de renforcer l’adhésion citoyenne.

Parallèlement, l’État doit engager une politique de délocalisation planifiée des marchés et des activités informelles, en offrant des sites aménagés, accessibles et économiquement attractifs. Le Nigeria, notamment à Lagos, a expérimenté des programmes de relocalisation des vendeurs ambulants vers des marchés structurés, accompagnés d’un encadrement administratif et fiscal progressif, contribuant à réduire l’occupation anarchique des voies rapides.

B. L’aménagement post-déguerpissement et la responsabilisation des acteurs locaux

Une autre condition essentielle réside dans l’aménagement systématique des sites déguerpis. Les débris doivent être évacués sans délai, suivis de travaux d’assainissement et de réaménagement (espaces verts, trottoirs, parkings, équipements collectifs).

À Accra, au Ghana, la reconversion rapide des espaces libérés en zones fonctionnelles a permis de dissuader efficacement toute réoccupation illégale.
Enfin, la pérennité de ces actions exige l’opérationnalisation effective des services communaux d’entretien et la responsabilisation des collectivités locales, notamment les communes et les conseils de quartiers. Ces structures, au plus près des réalités sociales, doivent être dotées de moyens clairs et d’un mandat précis pour assurer la veille, l’entretien et la régulation continue de l’espace public.

À défaut, le cycle du déguerpissement et de la réoccupation continuera de se répéter, au détriment de l’environnement, de l’ordre urbain et de la crédibilité de l’action publique.

Aly Souleymane Camara, Analyste politique et Enseignant – chercheur au département sciences politiques de l’Université Général Lansana Conté de Sonfonia – Conakry.