Dans toutes les sociétés humaines, en particulier celles où les institutions demeurent fragiles, certaines figures semblent défier le temps. Elles traversent les régimes, survivent aux ruptures et se maintiennent au cœur du jeu et des débats politiques. Elles ne doivent pas cette longévité à la constance de leurs convictions ni à la solidité de leurs idées ou valeurs, mais grâce à leur remarquable capacité d’adaptation. Ces acteurs savent se rendre visibles et se présenter comme indispensables, quitte à changer de camp ou de discours au gré des circonstances. Leur seule doctrine est la survie politique. La Guinée n’échappe pas à cette logique, l’ancien ministre Tibou Kamara, qui refait aujourd’hui surface, en est une illustration éloquente. Plus qu’un politicien déguisé en journaliste, il incarne la survie par l’adaptation, tel un caméléon changeant de couleur selon les régimes. Son itinéraire politique épouse les contours changeants du pouvoir, au point de donner l’image d’un acteur capable d’endosser tous les rôles pourvu qu’ils garantissent visibilité et proximité avec les centres de décision.
Lorsque le capitaine Moussa Dadis Camara s’effondrait à la suite des tragiques événements du 28 septembre 2009, Tibou Kamara refusa de sombrer avec lui. Déjà, il se redéployait : celui qui jurait fidélité à Dadis Camara se rapprochait tout aussi promptement du général Sékouba Konaté, alors chef de la transition. Le caméléon venait de changer de couleur, incapable de renoncer aux salons feutrés, aux privilèges du pouvoir et aux honneurs institutionnels.
Ensuite, l’élection d’Alpha Condé en 2010 aurait pu marquer sa mise à l’écart définitive. Mais Tibou Kamara sut attendre, contourner, se rendre utile, jusqu’à se hisser à nouveau dans l’entourage présidentiel, en dépit de sa proximité connue avec le principal opposant du régime, Cellou Dalein Diallo, après plusieurs propos outranciers moqueurs comme sa fameuse déclaration sur l’incapacité du Pr Alpha Condé à gouverner le pays : « Ni plus ni moins le départ du pouvoir d’Alpha Condé et le changement de régime. Car lorsque les dirigeants souffrent de légitimité, qu’il n’y a pas de confiance dans les institutions soit parce qu’elles ont été installées dans des conditions douteuses ou ceux qui les dirigent manquent tout le temps à leurs devoirs et ne sont pas à la hauteur, il y a risque, comme on l’a vu ailleurs, que la rue prenne le relais et la violence et l’insurrection soient les seuls moyens d’expression et de recours. Alpha Condé doit s’en aller. Il a montré ses limites et constitue un réel danger pour l’avenir de notre pays et notre commun vouloir de vivre ensemble, tant il a par ses propos et ses actes divisé profondément la société guinéenne ».
Devenu conseiller personnel du Chef de l’État, puis ministre d’État, ministre de l’Industrie et des PME, il s’installa au cœur du pouvoir Condé. Hier porte-voix de Dadis et de Konaté, il devint défenseur zélé d’Alpha Condé, reléguant aux oubliettes ses critiques passées. À chaque séquence de la vie politique nationale, il trouva un rôle, un espace, un moyen d’exister. Sa carrière apparaît ainsi comme un long récit de volte-face et de calculs personnels.
Certains pourraient interpréter cette habileté rhétorique et cette roublardise politique comme du pragmatisme. En réalité, elles traduisent surtout une incapacité à porter une ligne claire et à assumer des choix cohérents dans le temps. Qu’a-t-il réellement construit pour la Guinée ? Quelles réformes majeures a-t-il portées ? Quelle vision durable a-t-il incarnée au-delà de son ambition personnelle ? Rien, sinon une succession d’alliances opportunistes et de postures calculées. Son talent consiste à dénigrer les autres pour se poser en alternative crédible. Son obsession demeure l’existence politique, fût-elle fondée sur le reniement permanent. Toujours proche du pouvoir ou de ses adversaires, toujours visible, toujours disponible, mais finalement au service de qui, sinon de lui-même ?
Aujourd’hui encore, il tente de se positionner en voix du salut, en donneur de leçons autoproclamé, comme si l’avenir du pays ne pouvait se concevoir sans lui.
Jugeant le contexte actuel et sa soif de vengeance, il a choisi d’investir l’espace public par la publication d’un ouvrage présenté comme un témoignage politique. Sous couvert de récit personnel et de liberté d’expression, ce livre procède en réalité à une mise en scène sélective des faits, où certaines confidences issues de cercles décisionnels étatiques sont livrées sans le recul ni la responsabilité qu’exige leur nature. Plus préoccupant encore, ces récits sont souvent enjolivés ou orientés de manière à jeter le discrédit sur des acteurs majeurs de la vie politique nationale, dont l’engagement au service de l’État et les progrès réalisés ne souffrent pourtant aucun doute sérieux.
Cette démarche éditoriale s’inscrit dans une stratégie bien connue : délégitimer par le récit ceux qui incarnent aujourd’hui l’action publique afin de se repositionner moralement en vigie autoproclamée.
Il est pour le moins aisé, pour celui qui a longtemps prospéré à l’ombre de régimes réputés pour leur mauvaise gouvernance et leurs dérives autoritaires, de se muer soudainement en conscience morale. Où était sa voix lorsque ces mêmes régimes muselaient la presse et emprisonnaient des opposants ? Où étaient ses indignations lorsque des familles pleuraient leurs morts après des manifestations réprimées dans le sang ? Où était-il quand le Professeur Alpha Condé briguait son troisième en dépit de l’opposition d’une frange partie de la population ?
En vérité, ses récentes attaques contre certaines figures de la vie politique nationale ne relèvent pas d’une restitution objective des faits. Elles traduisent l’amertume d’un homme qui n’a jamais accepté la perte de ses privilèges. Ses prétendues révélations révèlent surtout une rancune tenace et une volonté de nuire à ceux qui réussissent là où lui-même a échoué.
Mais les Guinéens ne sont pas dupes. Ils savent distinguer l’homme d’État qui agit dans la discrétion du travail et le politique versatile, déguisé en journaliste sans station fixe, qui s’agite pour exister. Le véritable danger ne réside pas chez ceux qui gouvernent avec constance, mais chez ceux qui ne vivent que pour diviser, discréditer et espérer retrouver une place perdue, oubliant qu’ils ont souvent contribué eux-mêmes aux échecs des régimes qu’ils dénoncent aujourd’hui. L’histoire, dit-on, est têtue. Il est temps de dire : assez.
Assez de ces carrières fondées sur la duplicité et l’ambiguïté.Assez de ces ambitions personnelles déguisées en mission nationale.
Aly Souleymane Camara




