Par-delà son apparente technicité industrielle, la décision de doter la Guinée d’une raffinerie d’alumine supplémentaire à Dobali, dans la préfecture de Boké, constitue l’un des actes récents les plus révélateurs de la recomposition en cours du modèle de développement national. En moins de quatre années, les autorités guinéennes ont engagé la construction de deux raffineries d’alumine, une séquence sans précédent depuis l’indépendance, rompant avec plus d’un demi-siècle de spécialisation extractive fondée sur l’exportation brute de la bauxite. Rarement une économie postcoloniale aura opéré, dans un laps de temps aussi resserré, une inflexion aussi nette de sa trajectoire productive.

Ce choix engage bien davantage que le seul secteur minier. Il signale une redéfinition du rôle de l’État dans l’économie, une mutation de la rationalité gouvernementale et, plus profondément, une relecture de la souveraineté économique à l’aune des chaînes de valeur mondialisées, où la capacité à transformer localement les ressources devient un marqueur décisif de puissance productive.
La fin d’un régime extractif périphérique
Depuis l’indépendance, la Guinée s’est imposée comme l’un des principaux fournisseurs mondiaux de bauxite, sans pour autant parvenir à convertir cet avantage géologique en levier d’industrialisation. Ce paradoxe, abondamment documenté par la littérature sur la dépendance aux ressources naturelles, tient moins à la rareté des facteurs productifs qu’à l’incapacité structurelle de capter la valeur ajoutée là où elle se crée, c’est-à-dire au niveau de la transformation industrielle.
L’engagement simultané de deux raffineries d’alumine marque une rupture de nature et non de degré. Il ne s’agit plus d’optimiser les rentes issues de l’extraction, mais de modifier la place de la Guinée dans la division internationale du travail en investissant les segments intermédiaires de la chaîne de valeur de l’aluminium, là où se concentrent les effets d’apprentissage technologique, les emplois qualifiés et le pouvoir de négociation économique.
La raffinerie comme infrastructure de souveraineté
La raffinerie d’alumine de Dobali ne saurait être appréhendée comme une simple unité industrielle. Avec une capacité annuelle projetée de 1,2 million de tonnes d’alumine, adossée à une centrale électrique dédiée de 300 mégawatts, elle constitue une véritable infrastructure de souveraineté économique. Par les infrastructures énergétiques, logistiques et industrielles qu’elle appelle, elle contraint l’État à penser l’industrialisation comme un système intégré, rompant avec la logique d’enclaves minières historiquement dominante.
Dans un contexte mondial marqué par la recomposition des chaînes d’approvisionnement et la montée en puissance des métaux critiques, cette capacité de transformation locale confère à la Guinée une marge accrue de maîtrise sur les conditions de valorisation de ses ressources stratégiques.
Ce repositionnement ne relève pas d’un protectionnisme latent, mais d’une insertion plus maîtrisée dans l’économie mondiale, où la souveraineté ne se mesure plus à l’autarcie, mais à la capacité d’influencer les termes de l’échange et de sécuriser durablement sa place dans les chaînes de valeur globales.
Simandou 2040 : de la vision à la discipline stratégique
Cette inflexion industrielle ne saurait être dissociée du cadre stratégique plus large dans lequel elle s’inscrit. Le Programme Simandou 2040 opère comme une matrice de cohérence, articulant exploitation minière, industrialisation lourde, infrastructures énergétiques structurantes et développement du capital humain. Sa singularité tient moins à l’énoncé de ses ambitions qu’à la discipline stratégique qui en encadre la mise en œuvre.
Là où nombre de stratégies nationales demeurent prisonnières du registre déclaratif, l’engagement effectif de deux raffineries d’alumine en moins de quatre ans constitue un indicateur empirique de capacité d’exécution, rarement observé dans les contextes de transition politique.
Le Comité stratégique de Simandou et l’ingénierie de l’exécution
Au cœur de cette dynamique se trouve le Comité stratégique de Simandou, instance de méta-gouvernance chargée d’assurer la cohérence intersectorielle de l’action publique. Placé sous la présidence de Monsieur Djiba Diakité, Ministre Directeur de Cabinet à la Présidence de la République, ce dispositif joue un rôle déterminant dans l’alignement des administrations, la sécurisation juridique des engagements contractuels et la synchronisation des projets industriels, miniers et énergétiques.
Il incarne une fonction trop souvent sous-estimée dans les analyses du développement : celle de l’ingénierie institutionnelle, sans laquelle la vision politique demeure incantatoire. À ce titre, ‘‘Monsieur Djiba Diakité apparaît comme l’architecte de l’algorithme décisionnel permettant la traduction effective de la volonté présidentielle en politiques publiques opérationnelles’’.
Une performance structurelle des autorités de la Transition
L’engagement de deux raffineries d’alumine en un temps aussi resserré invite à reconsidérer le postulat selon lequel les périodes de transition seraient intrinsèquement incompatibles avec les politiques industrielles ambitieuses. L’expérience transition guinéenne sous le leadership du Président Mamadi Doumbouya suggère, au contraire, qu’une centralisation stratégique, lorsqu’elle est adossée à une vision hiérarchisée et à une architecture institutionnelle disciplinée, peut constituer un puissant accélérateur de transformation structurelle.
Il ne s’agit pas ici d’idéaliser la Transition, mais d’en reconnaître la performance sur un critère précis et objectivable : la capacité à engager des infrastructures industrielles lourdes, à forte intensité capitalistique, là où l’État guinéen avait longtemps échoué.
Un tournant à l’épreuve du temps long
La raffinerie d’alumine de Dobali apparaît ainsi comme un révélateur plus que comme un aboutissement. Elle met à l’épreuve la capacité de l’État à maintenir le cap stratégique, à encadrer les effets sociaux, territoriaux et environnementaux de l’industrialisation, et à inscrire cette dynamique dans la durée institutionnelle.
Si cette trajectoire est consolidée, l’histoire économique retiendra que la République de Guinée, longtemps assignée au rôle de périphérie extractive, aura amorcé, au cours de cette séquence marquée par la mise en chantier de deux raffineries d’alumine totalisant plusieurs millions de tonnes de capacité annuelle son entrée dans la catégorie des États africains capables de transformer leurs ressources naturelles en instruments de souveraineté productive.
Christian Diesco CONDE Enseignant Chercheur




